Geneviève de Brabant en cd

Publié le par Jef



Le 19 novembre 1859, le théâtre des Bouffes-Parisiens est en effervescence. Jacques Offenbach donne une nouvelle création, un nouvel opéra-bouffe juste après un succès qui a fait courir tout Paris. Après deux « oeuvrettes » en 1 acte, un mari à la porte et les vivandières de la grande armée, l’heureux compositeur d’Orphée aux Enfers veut frapper fort. Après avoir désacralisé la mythologie grecque, portée au pinacle par deux siècles de compositeurs sérieux, Offenbach décide de s’attaquer à l’Histoire de France. Ce n’est pas réellement à l’Histoire avec un grand H, qu’il veut s’attaquer, mais sûrement plus à toute la mode de grandes fresques simili historiques qui peuplent les livrets du Grand Opéra qui font encore recette en 1859. Cette mode de fresques historiques comme sujet de livret d’opéra, avait commencé dans les années 1820 avec Spontini et sa Vestale et s’était épanouie en France avec Rossini (Guillaume Tell) et surtout avec Meyerbeer qui lui avait donné ces lettres de noblesse (Robert le Diables, Les Huguenots). Encore, dans les années 1850, le grand opéra faisait encore recette, attirant à Paris des compositeurs étrangers comme Verdi qui en 1857 donnait à l’Opéra de Paris les Vêpres Siciliennes. Wagner, aussi, y cède avec son Rienzi et même s’il s’en échappe dans les œuvres qui suivent, la période médiévale reste présente dans ses œuvres. Paris ne connaît pas encore son Lohengrin, même si sa création date de 1850.
Jacques Offenbach situe l’histoire de sa prochaine œuvre au Moyen-Age, à une époque fort lointaine peuplée de héros tutélaires et indéboulonables. Après Orphée, c’est Charles Martel et son temps qui vont faire les frais de la satire et du loufoque dans sa Geneviève de Brabant.

Donc, ce 19 novembre, le tout Paris artistique et mondain est en émoi. Des gardes à cheval sont postés dans le rue Montsigny pour maintenir l’ordre et le gratin est dans la salle pour cette première. On croise aux Bouffes les ducs de Grammont, de Masséna, les princesses Gagarine, Poniatovski et Talleyrand, Hector Crémieux, le critique Jules Janin et même le grand Meyerbeer.

Cependant, grosse déception, le livret un peu loufoque, dépaysant, refroidi notre assistance faisant de cette Geneviève de Brabant un demi succès, ce que n’espérait pas notre Maestro. Pourtant, que cette œuvre est charmante. Il n’y a rien à jeter dans cette Geneviève : l’air des pâtés (quelle délice !), la Sérénade de Drogan, les très drôles air de la poule et le duo des gendarmes, Le final du premier acte, pastiche de ce que pouvait écrire Meyerbeer ou Halévy à la fin de leurs œuvres. On dit qu’Offenbach aimait beaucoup cette Geneviève, qu’il redonnera en trois actes en 1867 dans une autre version au théâtre des Menus-Plaisirs, puis avec l’ajout d’un ballet à la Gaité après 1870.

C’est la version en 3 actes que nous propose la collection Mémoire Vive de l’INA dans deux cd. Enregistré en 1956 pour une diffusion radio, on retrouve les familiers des émissions de l’ORTF des années 50 sous la baguette de Marcel Carriven. Denise Duval (la créatrice de Blanche de la Force du Dialogue des Carmélites de Poulenc) est Geneviève et le duc Siffroy est chanté par Jean Giraudeau. Robert Massard (l’Escamillo de la Carmen de Maria Callas) prête sa voix à Charles Martel. Le jeune page Drogan, attribué normalement une soprano, est chanté par le ténor Michel Hamel. Evidemment, les enregistrements radio de l’O.R.T.F. sont plein de coupure et le puriste se retrouvera frustré., non pas que Marcel Cariven ne goûtait pas ce répertoire, mais parce qu’il fallait se caler à une tranche horaire. Une opérette de 2h30 devait tenir sur une plage d’1h40, dialogue compris. Le plus souvent, l’ouverture fait défaut et certains airs ou ensembles sont passés à la moulinette.

Le Label Bourg à la fin des années 1980 avait déjà sorti une intégrale INA de la version en trois actes de Geneviève de Brabant enregistrée en 1970 et maintenant introuvable. Elle réunissait Annick Simon (Geneviève), Bernard Plantey (Sifroy), Jean-Christophe Benoît (Charles Martel) et Monique Stiot (le page Drogan), encore une fois sous la baguette de Maurice Cariven.

Cette nouvelle intégrale n’est pas à négliger, même avec les nombreuses coupures, et bénéficie d’une distribution de premier plan. Et puis, on n’est pas près d’en avoir une autre sauf si le spécialiste du Maître, Jean-Christophe Keck, prend sa baguette et met toute sa science musicologique pour une intégrale « patrimoniale » de Geneviève de Brabant.

Pour la petite histoire, la revue qui fut montée peu après le demi succès de Geneviève de Brabant aux Bouffes pendant le Carnaval allait marquer la brouille entre Wagner et Offenbach à cause de la création de la tyrolienne de l’Avenir.

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