Marina Hotine, une des dernières divettes d'opérette

Publié le par Jef

Marina Hotine, une des dernières divettes d'opérette

Marina Hotine, vous avez eu une vie artistique très remplie, quel est l’élément déclencheur qui vous a fait entrer dans la profession ?

Fille d’émigrés russes, je suis parisienne et très tôt, j’ai été attirée par tout ce qui était artistique. J’ai commencé la danse dans les cours de Véra Trefilova, la grande danseuse étoile russe du théâtre Mariinski. J’ai aussi goûté au théâtre très jeune car je fréquentais assidûment la Comédie Française. Certaines pièces avaient des divertissements dansants et j’intervenais comme danseuse et aussi comme figurante. Ce sont ces petites incursions à la Comédie Française qui m’ont donné le goût du théâtre.

J’ai intégré ensuite des cours de René Simon au Conservatoire de Paris où j’en suis sortie avec une médaille de diction dans les années 1943-1945. J’ai pris des cours de chant avec Madame Flavina, une grande soliste russe qui a beaucoup chantée pour l
e tsar.

Vous avez fait vos premiers pas avec Virginie Déjazet au coté de Fanely Revoil, une autre grande divette de l’opérette. Florian Bruyas dans son histoire de l’opérette est sous le charme et souligne votre ravissante silhouette et votre métier. Quels ont été vos exemples dans la profession ?

Georges Van Paris était un homme merveilleux avec qui j’ai eu une longue amitié. Pour Virginie Déjazet, il a pensé à moi pour le rôle de Frétillon. C’était avec la grande Fanely Revoil qui à l’époque était la grande divette de l’opérette. Mais la grande star de l’opérette, cela restait malgré tout Yvonne Printemps avec ses opérettes, ses films, sa vie privée avec Sacha Guitry et Pierre Fresnay. J’ai eu la chance de la rencontrer plusieurs fois, une femme adorable.

Avant Virginie Déjazet, j’avais participé à la reprise à l’Alhambra en 1945 d’Une femme par jour de Geoges Van Paris avec Robert Burnier et Lestelly. C’est à ce moment là que j’ai fait la connaissance de ce grand compositeur.

Bien des années après, j’ai tourné l’opérette pour la télévision. Cela s’appelait Mademois
elle Virginie.

Marina Hotine, une des dernières divettes d'opérette

Et puis, la grande période a commencé avec la création de Chanson Gitane à la Gaîté-Lyrique ?

Henri Montjoye, grand résistant, était devenu après la guerre le directeur de la Gaîté-Lyrique. Après ma prestation dans Virgine Déjazet, Henri Montjoye m’a proposé un rôle pour sa nouvelle création : Chanson Gitane. C’était une opérette magnifique. André Dassary y était merveilleux. Armand Mestral qui venait du cabaret complétait la distribution avec Rogers, très connu dans le Music Hall. Chanson Gitane s’est joué à guichet fermé. C’était un véritable plaisir de chanter à la Gaité-Lyrique. L’acoustique y était merveilleuse. J’en garde un merveilleux souvenir.

Vous avez bien connu Maurice Yvain. Ses œuvres redeviennent à la mode ces derniers temps. Quel homme était-il ?

Maurice Yvain était venu voir Virginie Déjazet au Champs-Elysées et en avait fait la critique et il écrivait : « Dans cette Virginie Déjazet, il y a une petite qui va sûrement faire carrière, c’est Marina Hotine ». Il m’avait trouvé bien et m’a proposé un rôle dans Chanson Gitane. Il est venu me jouer le rôle et nous avons répété les airs, trios, etc… et au cours de ces répétitions, il me dit : Marina, je t’épouse. J’ai alors éclaté de rire et je lui ai dit qu’il pourrait être mon père. Je l’ai épousé et nous avons vécu douze années ensemble.

C’était un homme merveilleux avec qui je ne me suis jamais ennuyée. Il était brillant, plein d’esprit, très spirituel et quel talent ! ! Honneger, Sauget et d’autres grands musiciens de l’époque étaient en admiration devant Maurice Yvain. Il était génial pour les ensembles, les trios et avait un sens formidable de la m
élodie.

Andalousie avec Luis Mariano et Gise Mey à la Gaité-Lyrique

Andalousie avec Luis Mariano et Gise Mey à la Gaité-Lyrique

Vous enchaînez ensuite avec la création d’Andalousie de Francis Lopez avec Luis Mariano toujours à la Gaité Lyrique. Quels souvenirs gardez-vous de cette production et de Luis Mariano ?

Une très jolie production et un grand succès. Francis Lopez et Luis Mariano étaient venus me voir dans Chanson Gitane et m’avait retrouvé dans ma loge. Ils venaient surtout pour me voir de près. Luis Mariano avait son mot à dire dans le choix de ses partenaires et il craignait toujours d’avoir une partenaire trop grande. Il dit à Lopez « Oui, elle est un peu grande ». En riant, je lui réponds « Et bien je mettrais des espadrilles ». Et c’est ce qui est arrivé car j’ai joué Andalousie avec des espadrilles quand j’étais avec Mariano et des chaussures normales dans les autres scènes. Malgré cela, Luis Mariano était un collègue épatant, un très bon camarade. Sa voix, c’était du soleil. Quand il entrait en scène, c’était merveilleux.

J’ai quitté la production pour reprendre aux Bouffes-Parisiens Pas sur la Bouche de Maurice Yvain avec Spinelly, Lestelly et Jacqueline Ricard. Gise Mey m’a remplacé dans le rôle de D
olores.

Vous avez été aussi la partenaire de Marcel Merkes dans la Veuve Joyeuse, toujours à Mogador ? Comment abordiez vous ce rôle si flamboyant de Missia Palmiéri ?

Marcel Merkes vient me voir un soir et me propose de jouer avec lui à Mogador la Veuve Joyeuse. Paulette Merval étant enceinte à ce moment là ne pouvait pas assurer le rôle. Il avait parlé de moi à Henri Varna qui m’a engagé pour cette reprise.

C’était une production magnifique. Rien que pour les costumes, Henri Varna avait fait faire des projets dans pas mal de maisons de coutures dont Carven. Il avait remarqué que pendant l’audition j’avais une très belle robe qui venait des ateliers Grès. Or, tous les projets de robes qu’on lui faisait comportaient des paillettes et il marmonnait sans cesse qu’ « il avait les paillettes au Casino de Paris » et qu’il voulait autre chose pour Mogador. C’est donc Madame Grès qui a travaillé sur mes robes pour cette Veuve. Henri Varna a été émerveillé par son talent.

Missia est un rôle important pour une chanteuse. Dans l’opérette, il faut mieux avoir un physique. Il faut aussi bien chanter, bien danser et jouer la comédie. On nous demande beaucoup de choses. A Vienne, toutes les grandes chanteuses d’opéra de l’époque chantent la Veuve. En France, c’est différent. Elles chantent la Veuve quand elles ne peuvent plus chanter les gr
ands ouvrages.

La Veuve Joyeuse à Mogador avec Marcel Merkes

La Veuve Joyeuse à Mogador avec Marcel Merkes

Ce qui n’était pas votre cas puisque vous aviez à peine une trentaine d’année. Vous ne vous cantonnez pas qu’à l’opérette et l’on vous voit ensuite à Mogador dans une reprise de la comédie musicale La Belle de New-York. On connaît peut Henri Varna qui était le maître d’œuvre à Mogador. Quel metteur en scène était-il ?

Une comédie musicale! C’est une opérette américaine. Cela a marché mais beaucoup moins que les autres opérettes de l’époque. J’avais pour partenaire un très joli garçon avec une jolie voix : François Martel. Il n’a pas hélas fait autre chose. Cependant, la mise en scène d’Henri Varna était un monument. Henri Varna a été un très grand directeur de théâtre. On ne le dit pas assez.

Vous avez beaucoup enregistré dans les années 1950. Quel est votre rapport avec les enregistrements que vous avez effectués ?

J’ai beaucoup chanté à l’O.R.T.F. avec Jules Gressier. C’était un grand chef d’orchestre. Il m’avait retenu d’abord pour Mam’zelle Nitouche et ensuite nous avons fait ensemble Princesse Czardas, L’Amour Masqué, tout le répertoire d’opérette. A l’époque, on chantait en direct. Rien n’était enregistré. C’était extraordinaire. J’aimais mieux le direct que l’enregistrement.

En disque, j’ai enregistré Dédé et La Haut avec Maurice Chevalier, La Veuve Joyeuse et Rêve de Valse avec Henri Gui et même l’Auberge du Cheval Blanc avec Georie Boué. Je ne réécoute pas forcément mes disques. Cela m’énerve un peu. Je me dis toujours qu’à cet endroit, j’aurais dû mieux faire. Beaucoup de chanteurs n’aiment pas s’écouter.

J’ai fait aussi des émissions télé, enregistré du caf conf et du music hall à l’époque d
e Jean Nohain.

La Belle de New-York à Mogador

La Belle de New-York à Mogador

Votre carrière s’est poursuivie en Province ? Quel était votre répertoire ? Différent de celui de Paris ?

J’ai beaucoup travaillé à Bordeaux, Lyon, Lille, Bruxelles, Charleroi, Genève, Lausanne et même en Algérie. J’y ai chanté tout le répertoire : Mam’zelle Nitouche, La Fille de Madame Angot, Princesse Czardas, Véronique, Rêve de Valse, Phi Phi et aussi beaucoup La Veuve Joyeuse. J’ai aussi chanté La Mascotte, mais ce n’était pas pour moi, bien trop grave.

Quels ont été les rôles qui vous ont le plus touché, qui vous ont le plus marqué et quelle est la production dont vous gardez le meilleur souvenir ?

Mon meilleur souvenir est certainement Ciboulette à l’Opéra-Comique. C’est un peu ma Légion d’Honneur (rire). Maurice Lehmann, alors administrateur de l’Opéra de Paris, avait monté Ciboulette à l’Opéra Comique avec Georie Boué et son époux Roger Bourdin. Fanely Revoil avait repris aussi le rôle dans la même production et puis, cela ne s’est plus joué. J’ai téléphoné à Georges Hirsch qui avait pris la succession de Lehmann à la direction des deux grands théâtres nationaux et lui ai demandé de reprendre Ciboulette. Georges Hirsch séduit par l’idée de reprendre cette opérette à l’Opéra-Comique me donne une représentation d’essai. Comme je le jouais un peu partout en province, j’avais toute ma garde-robe, dessinée par le talentueux décorateur et costumier Raymond Fost. J’arrive donc au théâtre avec mes petites robes et la costumière m’annonce que mes costumes ne correspondent pas à la production. « Je joue avec mes robes où je ne joue pas ». Affolée, elle en réfère à François Agostini, le directeur de l’Opéra-Comique, qui malgré tout accepte. La représentation a été un franc succès et j’ai joué Ciboulette pendant deux ans à l’Opéra-Comique. J’en suis assez fière. Ce fut ma Légion d’honneur.

Merci beaucoup Marina Hotine de nous avoir consacré cet entretien.

Quelques repères d’une grande carrière



1945
Alhambra
Une femme par jour (Van Parys)
Robert Burnier, Marina Hotine, George, Lestelly, Jeanne Perriat, Claudine Céréda.

1946
Théâtre des Champs-Elysées
Virginie Déjazet (Van Parys)
Fanely Revoil, Marina Hotine

1946
Gaîté-Lyrique
Chanson Gitane (Yvain)
André Dassary, Duvaleix, Marina Hotine

1947
Gaîté-Lyrique
Andalousie (Lopez)
Luis Mariano, Marina Hotine, Maurice Baquet, Gise Mey.

1948
Bouffes Parisiens
Pas sur la Bouche (Yvain)
Spinelly, Marina Hotine, Jeanne Ricard, Lestelly, Pauline Carton.

1951
Mogador
La Veuve Joyeuse (Léhar)
Marina Hotine, Marcel Merkes, Daniel Blancho, Odette Crystal, Fernand Gilbert.

1953
Mogador
La Belle de New-York (Kerker)
Marina Hotine, François Martel, Annie Alexander, Fernand Gilbert, Robert Allard.

1956-1959
Opéra-Comique
Ciboulette (Hahn)
Marina Hotine.

1969
Châtelet
La Caravelle d’Or (Lopez)
Luis Mariano, Danielle Castaing, Jacques Doucet, Marina Hotine, Maurice Baquet, Franca Duval.

Discographie


BENATZKI
L’Auberge du Cheval Blanc
Georie Boué, Marina Hotine, Lucien Huberty, Guy Fontagnère.
Direction musicale : R. Olivier

CHRISTINE
Dédé
Marina Hotine, Andrée Grandjean, Maurice Chevalier, Raymond Girerd.
Direction musicale : Jacques-Henri Rys.

CHRISTINE
Phi-Phi
Andrée Grandjean, Marina Hotine, Jean Richard, Henri Genès, Dominique Tirmont.
Direction musicale : Franck Pourcel

KERKER
La Belle de New-York
Reviens
Direction musicale : Armand Bernard.

LEHAR
La Veuve Joyeuse
Marina Hotine, Henri Gui, Françoise Louvay, Remy Corraza
Direction musicale : Richard Muller

LOPEZ
Andalousie
Luis Mariano, Marina Hotine, Gise Mey, Maurice Baquet.
Direction musicale : Jacques-Henri Rys.

LOPEZ
La Caravelle d’Or
Luis Mariano, Danielle Castaing, Jacques Doucet, Marina Hotine, Maurice Baquet.
Direction musicale : Bernard Gérard.

STRAUS
Rêve de Valse
Marina Hotine, Mireille Martin, Henri Gui, Pierre Giannotti.
Orch. Jésus Etcheverry.

YVAIN
Chanson Gitane
Au pas du petit poney
André Dassary, Marina Hotine, Mag Walter.

YVAIN
La Haut
Marina Hotine, Ione Claire, Maurice Chevalier, Roméo Carlès.
Orch. Jacques-Henri Rys

Entretien réalisé par Jef.
Tous droits réservés.
© INF'OPERETTE et L'Opérette c'est la fête

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Bureau 05/06/2015 11:20

Une très grande artiste