Les Cloches de Corneville : une genèse difficle

Publié le par Jef

Les Cloches de Corneville : une genèse difficle

Pas évident de départager le vrai du faux pour ce standard de l’opérette française. Essayons d’y voir clair.

Les Cloches de Corneville sont sûrement le succès le plus important de l’opérette française faisant même en nombre de représentation concurrence à La Vie Parisienne et à La Veuve Joyeuse. Ces cloches apparaissent comme l’unique chef d’œuvre d’un compositeur : Robert Planquette.

Qui est ce Robert Planquette ? Né le 31 juillet 1848 à Paris, Jean Robert Julien est le fils de Jules André Victor Planquette et de Marie-Elisabeth Souget. Sa mère est artiste lyrique et va éduquer son fils dans le monde des arts et de la musique. Assez tôt, Robert Planquette intègre le Conservatoire de Paris dans la classe du compositeur Jules Duprato. Cependant, plus enclin à composer qu’à étudier, le jeune Robert une fois un premier prix de solfège et de piano obtenus abandonne le Conservatoire pour les salles de café concert. Il est doté, de plus, d’une très belle voix de ténor. Il n’a pas 20 ans quand il écrit son premier succès, une marche militaire: celle du régiment de Sambre et Meuse. Il vit de ces compositions et de ses chansons qu’il interprète dans les cafés concert comme à l’Eldorado. C’est là qu’il compose de petites scénettes: Méfie toi de pharaon ou On demande une femme de chambre. Au Délaissement Comique, il crée sa première opérette Paille d’Avoine en 1874.
Ce serait à cette époque que Cantin, le directeur du théâtre des Folies Dramatiques lui propose une opérette tirée d’une légende normande: Les Cloches de Corneville.

Robert Planquette

Robert Planquette

L’opérette a beaucoup changé depuis la grande période Offenbach-Hervé. Le grand choc qu’a été la guerre de 1870, l’effondrement du second Empire et la Commune de Paris a ravagé les esprits et l’ambiance frivole et désinvolte qui régnait à Paris avant 1870 n’est plus qu’un souvenir. Aux opéras-bouffes d’Offenbach et d’Hervé où régnait une critique acerbe de la société ou une loufoquerie exacerbée, succède une opérette plus calme que l’on dira bourgeoise. C’est Charles Lecocq et sa Fille de madame Angot qui donne le départ en 1872 de ce nouveau style. Plus calme, plus morale, l’opérette revient au style de l’opéra-comique dans des sujets qui parfois, pour certaines œuvres oubliées, renifleront le cucul la praline. D’ailleurs, on abandonne le terme opéra-bouffe pour opéra-comique, opéra-féérie voire opérette.

La genèse des Cloches de Corneville est assez difficile à déterminer car l’historien se heurte à plusieurs traditions orales qui souvent s’opposent. Une des grandes difficultés pour relater la réalité des faits est due souvent à une pénurie de sources archivistiques de première main. Les fonds des théâtres privés ayant souvent disparu au gré des changements de direction ou de la destruction des théâtres, l’historien doit se consoler avec des sources indirectes comme la presse.

Une première version de cette genèse des Cloches de Corneville nous conte une affaire de dessous de plat. Dans les années 1870, un certain Charles Gabet, inspecteur de police, se pique d’écrire des pièces de théâtres et des livrets d’opérettes. Ayant en tête d’écrire un opéra-comique et ne goûtant point trop la versification, il contacte Jules Clairville, l’auteur du livret de la Fille de madame Angot pour l’aider dans cette nouvelle tâche. Une fois terminée, notre auteur présente l’œuvre au compositeur Hervé qui trouve l’œuvre bien trop sombre et mélodramatique. Le compositeur « toqué » propose quelques modifications. Au moment de la folie de Gaspard, Hervé pense introduire un final avec une consultation de médecins où ceux-ci retireraient du crâne de Gaspard une énorme araignée. Pour la chanson du cidre, il voyait l’occasion d’un grand défilé où tous les héros concernés par une pomme se pavoiserait sur la scène : Adam, Paris, Guillaume Tell…Horrifiés par toutes ces élucubrations, les deux auteurs reprennent leur livret et proposent leur livret à un jeune compositeur qui commence à se faire connaître dans le milieu de la chanson : Robert Planquette.

Le compositeur se met à l’ouvrage et compose une partition qu’il propose à divers directeurs de théâtre qui lui ferment leur porte. Le livret des Cloches de Corneville rappelait trop la Dame Blanche de Boieldieu. En décembre 1873, un fabricant de dessous de plat contacte Planquette et lui propose d’introduire ces mélodies dans son principe nouveau de diffusion musicale. En effet, un habile procédé, une boite à musique, permet de diffuser la musique dans le dessous de plat. Cet ancêtre du cd permettait de porter la culture dans tous les milieux et partout en France. Ainsi, les mélodies des Cloches furent connues du grand nombre avant qu’elle soit représentée. Cantin qui était directeur du théâtre des Folies Dramatiques à Paris proposa de monter l’opéra comique et la première eu lieu le 19 avril 1877.

Dans une autre version, exit les dessous de plat. Cantin aurait proposé l’ouvrage à Charles Lecocq qui lié au théâtre de la Renaissance refusa le projet. Il le confia alors au jeune Planquette et devant la réticence des deux auteurs face à ce compositeur presque inconnu, il demanda à Planquette de se dépêcher voulant commencer les répétitions huit jours plus tard. Planquette n’eut pas le choix, composa le choeur d’entrée en 20 minutes et termina le premier acte en trois jours. Une douzaine de jours lui fallut pour écrire la dernière note du troisième acte. Les répétitions commencées, les auteurs reçurent les desiderata de Gaspard que la scène de folie dérangeait ou du ténor qui insistait pour avoir un air d’entrée. Clairville griffonna les vers du petit mousse sur un coin de table et demanda à Planquette de faire le plus vite possible. Bien embêté, Planquette en parla à sa mère qui en excellente pianiste et chanteuse hors pair improvisa le début que son fils continua. Cependant, la diva connaissait son Offenbach sur le bout des doigts de la main et on dit qu’elle aurait puisé son inspiration dans une opérette d’Offenbach Monsieur et Madame Denis.

Quelle est la bonne version ? Le saura-t’on un jour ?

Juliette Simon-Girard, la créatrice de Serpolette

Juliette Simon-Girard, la créatrice de Serpolette

La distribution posa quelques soucis. Henri de Corneville fut confié au baryton léger Ernest Vois dont la voix manquait parait-il un peu d’ampleur. Le rôle de Germaine avait été proposé à Marie Gélabert qui sortant tout juste du conservatoire avait décliné l’offre voulant se consacrer entièrement à son époux. Berthe Stuart fut choisi mais quelques jours avant la première déclara forfait pour des raisons de santé. Entre temps, Marie Gélabert qui avait rompu avec son chéri du moment, apprenant le désistement de Berthe étudie le rôle en 4 jours seulement. Pour Serpolette, Cantin fit appelle à Juliette Girard, une jeune chanteuse de 18 ans. Le rôle de Grenicheux fut confié au ténor Simon Max et le comique Miller fut choisi pour le père Gaspard. L’entente entre Serpolette et Grenicheux fut telle qu’ils se marièrent et Juliette Girard devint Julliette Simon-Girard, par la suite une des dernières grandes interprètes d’Offenbach. A noter que pendant les répétitions, Planquette reprend souvent le ténor en chantant les notes…mieux que lui…ce qui indispose fortement le chanteur.

Les Cloches de Corneville : une genèse difficle

Sur la création, il existe aussi plusieurs versions. On dit souvent que la critique fut mauvaise et que l’on reprocha aux librettistes la trop proche similitude entre La Dame Blanche et les Cloches de Corneville. La tradition orale qui vient parait-il de l’éditeur nous assure que la première ne fut pas un succès et qu’il fallut faire croire que c’était complet, fermer le théâtre, jouer les Cloches à Bordeaux où elles eurent un triomphe pour revenir à Paris et connaître le succès que l’on sait.

Effectivement si on considère seulement Edmond Stoullig ou la mauvaise langue qui écrit dans le Figaro, on reste dans cet optique. Cependant, si on se penche sur les autres critiques de l’époque, on a un autre « son de cloche ». Le Petit Journal sous la plume de Jules Clarette félicite Planquette qui a « jeté une musique alerte, charmante et digne d’un opéra-comique ». Le petit Parisien signale que le final des servantes et l’air de Serpolette a été bissée et conclut au succès. Plus curieusement, quand on suit la programmation du théâtre des Folies Dramatiques, on remarque que l’opéra-comique de Robert Planquette a été représenté sans discontinuité entre le 19 avril et le 13 juin et que Les Cloches reviennent aux Folies-Dramatiques le 7 août pour y être jouées jusqu’à la fin de l’année. Quant à la partition, elle est mise en vente dès le 3 juin. Si l’œuvre avait été un four, le directeur ne l’aurait pas laissé trois mois en salle. A l’époque quand une œuvre ne marchait pas, elle ne restait à l’affiche pas plus d’un mois. Et l’éditeur n’aurait pas pris le risque de la publier non plus.

Les Cloches de Corneville : une genèse difficle

Pour terminer, Planquette aura moins de succès avec les autres œuvres qu’il composera même si Rip et Surcouf seront des succès, encore joués actuellement. Il fera aussi de la politique. Habitant à Merville-Franceville, dans une maison qu’il baptisera « Les Cloches », il se présentera aux élections municipales en recueillant parfois 2 voix, une autre fois 16 et est élu conseiller municipal en 1896. Il meurt le 28 janvier 1903, d’un refroidissement en sortant d’une répétition…des Cloches de Corneville.
L’opéra comique de Robert Planquette sera un véritable succès planétaire, faisant plusieurs fois le tour du monde. The Chimes of Normandy connaissent beaucoup de succès à New-York. A Paris, reprises au théâtre de la Gaîté dans une mise en scène à grand spectacle, elles se jouent jusqu’à la fin des années 1950 avec des barytons aussi réputés que Robert Jysor, André Baugé et Michel Dens.

Souhaitons revoir un jour Les Cloches de Corneville sur une affiche d’un théâtre de Paris. Une partition qui mérite d’être redécouverte. Un des grands succès de l’opérette à faire partager.

Sources :
Journal Opérette sur Planquette et les Cloches de Corneville
Presse : Le Petit Parisien, Le Petit Journal, Le Figaro de 1877
Etat Civil de la ville de Paris
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