La Belle de Cadix a 70 ans et pas une ride

Publié le par Jef

La Belle de Cadix a 70 ans et pas une ride

Le 19 décembre 1945 est une date importante pour l’opérette française comme le 21 octobre 1858 ou le 12 novembre 1918. En effet, sur la scène d’un théâtre de seconde zone est créée une oeuvrette qui en quelques semaines a changé le destin de plusieurs artistes : Luis Mariano, Francis Lopez, Raymond Vincy et Jacques-Henry Rys.

La genèse de La Belle de Cadix commence avant la guerre. En 1938, Rina Ketty est la chanteuse « exotique et sentimentale » qui avec son accent turinois fait un malheur à la radio. Elle obtient un grand prix du disque, interprète dans la foulée deux grands succès :Sombreros et Mantilles et J’attendrai. Au même moment, Raymond Vincy écrit une « opérette » pour la chanteuse et le comique marseillais Gorlett : Mariage à l’essai. La pièce se situait à Marseille. Raymond Vincy, lui aussi marseillais et d’origine arménienne, a commencé sa carrière dans l’entourage de Vincent Scotto et d’Alibert. Dès 1936, on le retrouve dans le programme de l’opérette galéjade de Vincent Scotto au théâtre des Variétés : Les gangsters du château d’If. Pendant l’Occupation, il écrit les lyrics de plusieurs chansons dont une pour Andrex, encore un marseillais. Cependant, son Mariage à l’essai est classé sans suite.

Vers 1943-1944, la date fluctue selon les témoignages, le jeune chanteur Luis Mariano et le compositeur à la mode Francis Lopez se rencontrent. Le basque de Montbelliard propose au chanteur de lui écrire une chanson et lui demande le prénom d’une femme. L’affaire est conclue. Francis Lopez écrira une valse : Maria Luisa. Et puis plus rien. Encore une fois, sans suite.

Francis Lopez, fils d’espagnol, docteur en médecine et dentiste, avait vu sa passion pour les molaires détruites à cause des lois racistes du régime de Vichy. Les préoccupations de l’infortuné dentiste se tourne alors vers la variété. Car en plus d’être le roi de la fraise, Francis Lopez a de la musique plein la tête. Grâce à l’amitié d’André Dassary, il rencontrer Raymond Legrand pour qui il compose deux airs tirés des fables de La Fontaine. Il écrit plusieurs chansons qu’il interprète lui même. Ensuite, les succès avec Georges Guétary le propulse compositeur à la mode.

Il n’en dédaigne pas le tour de chant et en novembre 1945, il fait une apparition sur la scène de l’incontournable music hall de Montparnasse : Bobino. Dans sa loge, le directeur du théâtre voisin le visite lors d’un entracte et lui demande s’il n’aurait pas un petit quelques choses de six semaines pour combler le désistement d’Edith Piaf. Le destin, souvent farceur et espiègle, amène sur ses entrefaites Marc Cab, auteur de nombreuses revues au Casino de Paris, qui n’a rien à proposer si ce n’est la possibilité de téléphoner à une de ses connaissances : Raymond Vincy. Ce dernier propose de recycler ce qu’il avait écrit pour Rina Ketty. L’affaire commence à mûrir et Francis Lopez pense à Luis Mariano qui ne fait pas l’unanimité. Luis Mariano n’est pourtant pas un inconnu, au moins des professionnels. Dès 1944, il chante au Palais de Chaillot et dans de nombreuses villes de France l’opéra bouffe de Donizetti : Don Pasquale et a, à son actif, plusieurs tours de chant, notamment le dernier à l’A.B.C. Après une audition, tous sont conquis.

La Belle de Cadix a 70 ans et pas une ride

Cependant, l’opérette est loin d’être terminée car dans un temps record, Francis Lopez doit terminer sa partition, les librettistes remanier le texte. Ensuite, il faut créer les costumes, les décors, engager les autres chanteurs, etc….. Pour l’orchestration et la direction de l’orchestre, le choix se porte sur Jacques-Henry Rys. Cependant, Mariage à l’Essai à Marseille devient La Belle de Budapest puis Mariage Gitan en Hongrie et enfin La Belle de Cadix en Espagne. Luis Mariano met la main à la pâte. Il dessine l’affiche après le dernier changement de titre. Tout se fait dans la précipitation mais dans l’enthousiasme. Le programme de la première ne représente pas encore la célèbre affiche de Luis Mariano.

Enfin, le 19 décembre, La Belle de Cadix est créée au Casino-Montparnasse. La mise en scène est réglée par Maurice Poggi et la chorégraphie par Miss Baron. Pour la première Luis Mariano est entouré de France Aubert en Maria Luisa, Jacky Flint en Pépa, Roger Lacoste en Manillon, Fabrezy en Ramirès et Simone Chobillon en Cecilia. La fréquentation de la première semaine est assez mitigée, la « clientèle de quartier » dira Francis Lopez. Cependant, le passage de Luis Mariano dans une émission de radio très populaire « Paris Cocktail » déclenche une curiosité et le petit spectacle du Casino-Montparnasse, monté avec très peu de moyen devient vite un triomphe.

Au Casino-Montparnasse

Au Casino-Montparnasse

En peu de temps, le spectacle qui devait rester six semaines est reconduit et Luis Mariano devient la grande vedette que l’on connaît. La critique est unanime : Dans Télé Soir : « La musique de Francis Lopez est sémillante, vivante, d’un dynamisme fou. C’est vraiment une partition d’un entrain, d’un charme et d’une couleur comme on en voit peu ». Dans Minerve, Paul Lambert écrit « le compositeur Francis Lopez écrit aussi agréablement la musique espagnole que celle d’inspiration française et nous goûtons fort l’ingénieuse idée d’un juste équilibre entre les deux, dans une œuvre qui s’adresse au public de Paris ».

Et pourtant, d’autres diront que le livret n’est pas bon. La genèse de sa conception en est peut être une des raisons mais il n’est pas moins bon que ceux écrits avant la guerre par l’équipe marseillaise dont faisait parti Raymond Vincy. Cependant, l’enclenchement de ces scènes est sans temps morts et le public de l’époque est charmé par ce rythme et ce voyage à peu de frais dans le dépaysement d’une Espagne, alors sous régime franquiste et interdite à beaucoup de monde. Et puis, il y a Luis Mariano qui est le soleil de la pièce, éclipsant tout le reste de la distribution qui change intégralement lors de la deuxième saison. La Maria Luisa à la voix si aigrelette de France Aubert laisse la place à Mercedes del Castillo, Yvette Dolvia prend le rôle de Pépa, Danielle Rocca celui de Cécilia et René Simon succède à Roger Lacoste. Seuls Henri Niel et Fabrezy campent Dany Clair et Ramirès la deuxième saison. Même le chorégraphe change : Miss Baron est évincé par Georges de Trébert. Luis Mariano quittera aussi la production laissant le rôle de Carlos Médina au tout jeune Rudy Hirigoyen puis à Gino Donati.

Avec Mercedes del Castillo

Avec Mercedes del Castillo

Maurice Lehmann avait un flair artistique qui n’est plus à confirmer. Son Châtelet triomphait depuis 1948 avec une reprise de l’Auberge du Cheval Blanc. Il songeait à Francis Lopez et Luis Mariano pour son théâtre mais il fallait faire un essai pour mieux se connaître et comme il venait de prendre la direction du théâtre de l’Empire, il décide de présenter tout juste quatre ans après ce qui avait fait connaître les deux hommes. Mais ce fût une reprise façon….Châtelet. De nouvelles scènes sont ajoutées comme des ballets, des chœurs et des airs. « Chanter » remplace « Désir » et Cécilia gagne un air. Maurice Lehmann a fait appel à Lina Dachary pour le rôle de Maria-Luisa. Cette brillante soprano qui sera un pilier de l’O.R.T.F. est la Maria-Luisa idéale au coté de l’immense star qu’est alors Luis Mariano. Elle doublera, pour la partie chantée, Carmen Sévilla dans le film éponyme. Hennry, Lucien Frébert, Lucien Lelong, Edith Georges et Daisy Daix complètent la distribution. Des tableaux « grands spectacles » sont ajoutés comme le final Vélasquez.

Au théâtre de l'Empire

Au théâtre de l'Empire

Il faut attendre 1958 pour revoir à nouveau La Belle de Cadix dans la Capitale. Germaine Roger, qui dirige la Gaîté-Lyrique, demande à Roger Jourdan une nouvelle mise en scène de la première opérette de Francis Lopez. Antonio Rossano prend la succession du grand Luis. Dure succession car la critique n’est pas tendre. Le Parisien ironise : « Il ne s’est donc trouvé personne avant la générale pour dire à Antonio Rossano qu’il chantait fréquemment un demi-ton au-dessous de la note juste ? Les fantaisistes étaient drôles, la Maria-Luisa « capiteuse » et les danseurs espagnols extraordinaires. Mais était-ce assez satisfaisant pour la Gaîté-Lyrique ?

La Belle de Cadix a 70 ans et pas une ride

En mai-juin 1968, le théâtre de la Porte Saint-Martin et l’organisation lyrique dirigée par Guy Maillard présentaient un « festival » d’opérettes avec le concours des artistes des Concerts Lamoureux. Après La Mascotte, les Saltimbanques, les Mousquetaires et les Cloches de Corneville, La Belle de Cadix investissait à nouveau la Capitale. La distribution était dominée par un jeune ténor : Aldo Filistad et des seconds rôles de qualité : Jack Claret, Lestelly et Robert Vidal.

Le théâtre Mogador accueille les amours de Maria Luisa et Carlos en 1977. C’est une nouvelle version. Trois airs et deux ballets sont ajoutés. Francis Lopez s’est entouré d’une distribution jeune louée par la presse. Miguel Cortez campe Carlos, Isabelle Lorca Maria-Luisa et la dernière découverte du compositeur, Juan Villamor, chante Ramirès. Cependant, cette reprise ne tient pas trois mois.

La Belle de Cadix à Mogador

La Belle de Cadix à Mogador

En 1979, Francis Lopez a perdu le Châtelet et Mogador et il s’installe au théâtre de la Renaissance. Certes, ce théâtre est magnifique mais la scène est exiguë et la fosse d’orchestre inexistante. Lors de la saison d’été, Francis Lopez propose une série de représentations d’A la Jamaïque et de la Belle de Cadix. Ces représentations marque le grand retour sur scène de Maria Candido. José Villamor, devenu ténor, lui donne la réplique. Terminés les grands ballets et les orchestres d’une vingtaine de musiciens, les cinq danseurs du ballet Ibéria impose l’ambiance et l’orchestre de Charly Oleg se résume à cinq poly-instrumentistes qui sont placés dans une minuscule fosse aménagée pour l’occasion. Le Parisien loue la voix de velours de José Villamor et la performance de Maria Candido. La série qui devait se terminé fin août reprend en novembre.

José Villamor et Maria Candido au théâtre de la Renaissance

José Villamor et Maria Candido au théâtre de la Renaissance

Les années 1990 sont des années maigres pour l’opérette en général. Cette décennie connaît deux reprises de La Belle de Cadix, aux antipodes l’une de l’autre. Francis Lopez qui a migré au théâtre de l’Eldorado reprend sa Belle après l’insuccès de sa dernière création, Portorico avec Eric Moréna. La reprise ne dure que quelques mois. Le gouffre est atteint. L’orchestre est réduit à Guy Motta, sa batterie, son piano et une bande son. Les danseuses espagnoles sont asiatiques. Carlo di Angelo, habitué du rôle en province, se démarque dans ce naufrage.

Carlo di Angelo à l'Eldorado

Carlo di Angelo à l'Eldorado

Pour marquer son cinquantième anniversaire, Maria-Luisa et Carlos Médina reviennent à Mogador dans une production luxueuse. Carlo di Angelo impose une mise en scène traditionnelle mais énergique. Un orchestre d’une quinzaine de musiciens est dirigé par André Martial. Deux ballets, avec des chorégraphies originales voire inspirées, obtiennent de chaleureux applaudissements. Malgré tous ses atouts, le succès n’est pas au rendez-vous sans doute à cause d’une distribution inégale où seule Annie Dacher tire son épingle du jeu. Il faut noter aussi le désengagement de la direction de l’époque qui amène le spectacle à se terminer plus tôt que prévu.

La province n’est pas en reste et La Belle de Cadix est l’opérette de Francis Lopez la plus jouée et sans doute la plus populaire du compositeur. Elle est encore d’actualité comme l’a montré si bien la mise en scène d’Olivier Desbordes au Festival d’O et actuellement en tournée dans toute la France. Elle a été servie admirablement par de nombreux chanteurs que ce soit Rudy Hirigoyen, Riccardo Garcia, Carlo di Angelo et actuellement par Nicolas Gambotti, Andréa Giovannini ou Gilles San Juan.

En 2011, Olivier Desbordes propose sa vision au théâtre Comédia avec une jeune distribution. Le succès, au rendez-vous, est stoppé par l'effondrement du plafond du théâtre.

La Belle de Cadix a 70 ans et pas une ride

Productions parisiennes

19 décembre 1945
Création Casino-Montparn
asse

Direction musicale : Jack-Henry Rys
Mise en scène : Maurice Poggi

Carlos Medina : Luis Mariano/ Rudy Hirigoyen/Gino Donati
Maria-Luisa : Frande Aubert/Mercedès del Castillo
Dany Clair : Henri Niel
Manillon : Roger Lacoste/René Simon
Pépa : Jacky Flint/Yvette Dolvia
Ramirès : Fabrezy
Cécilia : Simone Chobillon/ Danielle Rocca

1949
Théâtre de l’Em
pire
Direction musicale : Jack-Henry Rys
Mise en scène : Maurice Poggi

Carlos Medina : Luis Mariano
Maria-Luisa : Lina Dachary
Dany Clair : Hennery
Manillon : Lucien Frébert
Pépa : Edith Georges
Ramirès : Lucien Lelong
Cécilia : Daisy Daix

1958
Gaîté-Lyr
ique
Direction musicale : Pol Mule
Mise en scène : Roger Jourdan

Carlos Medina : Antonio Rossano
Maria-Luisa : Janine Hervé
Dany Clair : Luisard
Manillon : Rogers
Pépa : Denise Menez
Ramirès : René Lanier
Cécilia : Francesca Maas

1968
Théâtre de la Porte Saint-Ma
rtin

Direction musicale : André Martial
Mise en scène : Guy Maillard

Carlos Medina : Aldo Filistad
Maria-Luisa : Marie-Claire Bonneau
Dany Clair : Lestelly
Manillon : Jack Claret
Pépa : A. Alta
Ramirès : Robert Vidal
Cécilia : Eva Delcante

1977
Mog
ador
Direction musicale : André Martial
Mise en scène : Francis Lopez

Carlos Medina : Miguel Cortez
Maria-Luisa : Isabelle Lorca
Dany Clair : Max Montavon
Manillon : Jacky Piervil
Pépa : Jacqueline Guy
Ramirès : Juan Villamor
Cécilia : Nadine Capri

1979
Théâtre de la Renaiss
ance

Direction musicale : Charly Oleg
Mise en scène : Francis Lopez

Carlos Medina : José Villamor
Maria-Luisa : Maria Candido
Dany Clair : Max Montavon
Manillon : Jacques Filh/Jacky Piervil
Pépa : Arta Verlen/Marion Game
Ramirès : Youri
Cécilia : Nadine Capri

1991
Eldo
rado

Direction musicale : Guy Motta
Mise en scène : Francis Lopez

Carlos Medina : Miguel Cortez/Carlo di Angelo
Maria-Luisa : Annie Galois
Dany Clair : Alain Boulmé
Manillon : Renaud Sorel
Pépa : Michèle Mellory
Ramirès : Philippe Bohée/Bernard Muracciole
Cécilia : Nadine Capri

1995
Mog
ador


Direction musicale : André Martial
Mise en scène : Carlo di Angelo

Carlos Medina : José Todaro
Maria-Luisa : Annie Galois
Dany Clair : Luc David
Manillon : Bernard Menez
Pépa : Annie Dacher
Ramirès : Chris Morgan
Cécilia : Julie Land

2011

Comédia

Direction musicale : Dominique Trottein
Mise en scène : Olivier Desbordes

Carlos Medina : Juan Carlos Echeverry / Raphaël Bremard
Maria-Luisa : Flora Fernandez / Sevan Manoukian / Eduarda Melo
Pepa : Isabelle Fleur
Dany Clair : Eric Perez
Miss Hampton : Maelle Mietton / Sandrine Montcoudiol
Ramirez : Yassine Benameu

Discographie
Luis Mariano, France Aubert.
Dir mus : J. H. Rys

Rudy Hirigoyen, Janine Ribot, W. Clément
Dir mus : G. Dervaux

J. Villamor, M. Candido, Youri.
Dir mus : C. Oleg

Vidéographie
Le Film
L. Mariano, C. Sevilla, J. Tissier.

Version du théâtre de la Renaissance
J. Villamor, M. Candido, A. Verlen, J. Filh.

Version du théâtre Mogador
J. Todaro, A. Galois, B. Menez, A. Dacher.

Télégraphie
1958
R. Hirigoyen, D. Dupleix, C. Asse, J. Lejeune, J. Pomarez, R. Destain.

1980 théâtre de la Renaissance
J. Villamor, M. Candido, A. Verlen, J. Filh.


Sources :
Programmes, extraits de presse, collection particulière.
CHARDAN Jean-Louis, Luis Mariano, Paris, 1980
LOPEZ Francis, Flamenco, Paris, 1987
LOPEZ Rodrigo, RINGOLD Daniel, Les grandes opérettes de Francis Lopez, Paris, 1996.
MIRAMBEAU Christophe, Saint-Luis, Paris, 2004.
MONTSERRAT Joëlle, Luis Mariano, Paris, 1984
Journal Opérette

Dossier réalisé par Jef
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Belle de Cadix au Comédia

Belle de Cadix au Comédia

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