Jean Malraye, directeur du théâtre de Caen

Publié le par Jef

Jean Malraye, directeur du théâtre de Caen

"Avec un tel diable d’homme, rien n’est impossible"

Grande figure caennaise du lyrique, Jean Malraye, directeur du théâtre de Caen de 1968 à 1991 nous a quitté en ce début de prin
temps.

Parisien, né en 1927, Jean Malraye est très tôt Caennais. Il fait toutes ses études au lycée Malherbe et en 1948, il obtient un diplôme d’ingénieur en électro-mécanique. En parallèle, il s’intéresse à la musique très tôt et travaille le violon, l’alto et le chant au conservatoire de Caen.

Après la guerre, il devient l’adjoint du directeur de l’Office Municipal de la Jeunesse et avec des amis, il monte le groupe lyrique caennais qui propose Mireille, Véronique, Les Cloches de Corneville et les Noces de Jeannette. C’est avec cet opéra-comique qu’il prend la première fois la baguette.

Appréciant cette nouvelle expérience, en 1955, il se perfectionne au Conservatoire de Paris dans la classe d’Yvonne Gall, Jean Giraudeau et Louis Musy pour le chant et Gustave Cloez pour l’orchestre. Il enseigne le chant lyrique au conservatoire de Chambéry, dirige l’orchestre, met en scène et pendant une saison, il dirige les destinées du théâtre en 1960-1961.

En 1964, alors que le théâtre de Caen a été reconstruit un an auparavant et qu’il s’est mué en Maison de la Culture, sous la direction de Jo Tréhard, il dirige Véronique de Messager, 20 ans après les représentations qui avaient clos l’histoire du précédent théâtre. En effet, le théâtre de Caen jouait l’opéra-comique de Messager le 5 juin 1944 et, le 6 juin, le théâtre n’était plus que cendres.


Cette Véronique est un succès et incite Jean Malraye à déposer sa candidature à la direction du théâtre pour l’organisation des spectacles lyriques. Cette démarche est relayée dans les journaux avec la création des Amis du Théâtre Lyrique à l’automne 1964. Cette association, boostée aussi par le succès de Véronique, espère du directeur qu’il propose un nombre d’œuvres lyriques aussi nombreux que les « dramatiques ».

Jean Malraye, directeur du théâtre de Caen

Cependant, cette perspective n’entre pas dans les plans de Jo Tréhard qui a décidé de placer le théâtre, le vrai, au cœur de la cité. Dire que le lyrique à Caen était absent des saisons depuis l’ouverture de la Maison de la Culture est un mensonge. La première saison avait connu Don Giovanni avec Gabriel Bacquier, la Tosca dirigée par René-Pierre Chouteau, La Veuve Joyeuse, avec Franca Duval, La Bohème, Carmen. Jo Tréhard continuera à proposer des opéras ou opérettes comme Mireille, La Belle Hélène et Faust dans la saison 1964-1965, L’opéra des Gueux, La Flûte Enchantée, Orphée et la Grande Duchesse pour la saison 1965-1966 et une création, Celui qui dit oui et celui qui dit non, en 1967. En février 1965, Jo Tréhard fait appel à Pierre Barrat «pour résoudre vraiment le problème du lyrique».

Les deux partis vont vite devenir inconciliables. D’une part, les Amis du Théâtre Lyrique désirent un rééquilibrage du lyrique par rapport au dramatique, sur le modèle de l’Opéra de Rouen avec en prime, un regard sur la programmation, et de l’autre Jo Tréhard qui se pose des questions, justes et fondées, sur la conception du lyrique. N’oublions pas que les années 1950-1960, même si elles ont connu de très belles voix parmi les chanteurs français, brillaient par des mises en scène très traditionnelles. En 1968, on jouait toujours à l’Opéra de Paris, Aïda, dans les décors de la création et avec les mêmes conceptions de mise en scène. C’était la même chose pour Faust. Seule Carmen avait bénéficié d’une mise en scène nouvelle en 1959, pour les débuts de l’opéra de Bizet dans le répertoire de l’Opéra de Paris. Or, au même moment, un renouveau de la conception scénique a lieu à Bayreuth avec Wieland Wagner, nouvelle conception à mille lieues de ce qui se faisait encore en France. Néanmoins, Monte-Carlo, Nice, Marseille et même Paris accueillent ses productions avec des chanteurs d’exception. Certes, pour combien de Barbier de Séville, de Tosca et de Faust de routine.

Pendant toute cette période, Jean Malraye, outre son poste de professeur au Conservatoire, propose et dirige des concerts au T.M.C. En 1965, il accueille Michel Dens et au cours de sa présentation souligne « les problèmes du lyrique, posés enfin d’une façon logique et saine, non pas comme ils l’ont été jusqu’à présent ». En 1966, il dirige le Roi David d’Honneger.

La situation est de plus embrouillée par le statut administratif du théâtre-maison de la Culture. Le théâtre est bâtiment municipal et pour fonctionner, cette institution reçoit des subventions aussi bien de l’Etat que de la Mairie de Caen. Or, dès les premières saisons, la municipalité de Caen rechigne à donner les subsides et une sourde méfiance s’installe entre la direction de la Maison de la Culture et la mairie. Les événements de mai 1968 exacerbent les animosités réciproques et à la fin de l’année, Jean Louvel décide de reprendre la gestion du théâtre.

Le 9 décembre, le maire, l’adjoint à la culture et Jean Malraye, promu directeur du théâtre, annoncent la nouvelle saison qui commence le 4 janvier 1969 par une représentation de Lorenzaccio avec Roger Hanin et Corinne Marchand pendant que les amis du défunt T.M.C. s’organisent pour une manifestation dénonçant une régression culturelle et une atteinte à la liberté d’expression. La direction de Jean Malraye commence par une épreuve de force dont le point culminant se joue le 10 janvier pendant une représentation du Roi se meurt de Ionesco. 200 ‘amis’ de l’ancienne direction organisent une cabale dès le lever de rideau forçant la direction à le baisser aussitôt. La confusion de cette première charge se calma quand les acteurs promirent de venir à l’entr’acte parler avec les contestataires. Cependant, le second acte est interrompu par les contestataires avec brutalité. Les acteurs dépités décident de ne pas terminer la représentation. Les partisans de la Liberté d’expression se faisaient à leur tour censeurs. La salle se vide au son de l’Internationale et la manifestation continue dans les rues environnantes. Les chahuts se répéteront pendant tout le mois de janvier et puis... the show must go on.

Une telle situation en aurait découragé plus d’un. Cela ne semble pas en avoir affecté Jean Malraye qui continua sa saison comme il l’avait prévue. On ne peut pas dire que la presse lui ait été favorable en ces premiers mois. Cette dernière met en avant tous les défauts de ses productions même si elle ne peut nier l’évidence : Jean Malraye est un fabuleux musicien. Pour L’enfance du Christ de Berlioz en mars 1969, Guy Bouchaux parle d’un jeu scénique suranné d’inspiration saint-sulpicienne tout en soulignant «que les solistes du théâtre municipal ainsi que les musiciens de l’orchestre avaient une autre classe et que Jean Malraye, orfèvre en la matière, sait fort bien choisir ses voix.»


Et c’est là toute la nouveauté de la direction de Malraye, il va mettre au service du théâtre de Caen toutes ses qualités de musicien, de chanteur, de spécialiste du lyrique ainsi que d’organisateur. Les premières saisons seront marquées par la venue de Paul Ethuin et de productions de Rouen, mais on ne monte pas une saison lyrique en un mois. Cependant, avec les saisons suivantes, Caen va connaître une véritable renaissance lyrique et les plus grands chanteurs français vont se produire sur la scène du Théâtre de Caen. Alain Vanzo est le premier avec Faust en 1970 puis Manon en 1971 et Madame Butterfly en 1974. Le tout jeune Alain Fondary chante les Pêcheurs de Perles en1974 puis revient en 1982 pour Rigoletto. Denise Scharley, la créatrice de la Prieure du Dialogue des Carmélites de Poulenc, donne vie au Médium de Menotti en 1975. Le ténor Albert Lance, Don José et Samson à l’Opéra de Paris, est Sou Chong du Pays du Sourire en 1977. Mady Mesplé se produit en récital en 1979 et la saison suivante voit un récital de l’immense Rita Gorr. Line Dourian, l’Amnéris de la reprise d’Aïda en 1968 au côté de Léontine Price à l’Opéra de Paris, est une habituée des productions de Jean Malraye.

L’opérette est présente dans les saisons de Jean Malraye. Les grandes productions parisiennes sont invitées et les Caennais ont la chance de retrouver La Périchole dans une mise en scène de Maurice Lehmann sous la direction de Jean-Claude Casadessus. En 1970, Marcel Merkès et Paulette Merval présentent la tournée de Vienne chante et danse. La saison suivante, c’est Ivan Rebroff et son Violon sur le toit. Rudy Hirigoyen est Bonaparte dans Viva Napoli en 1972. En 1974, Annie Cordy y chante Dolly dans la production du théâtre Mogador et en 1975, José Todaro reprend son plus grand succès, Gipsy.

Boulimique d’art lyrique, Jean Malraye dirige beaucoup et tous les répertoires, aussi bien Berlioz et l’Enfance du Christ, Verdi et la Traviata, le Requiem ou Rigoletto, Puccini avec Tosca, La Bohème ou Madame Butterfly, Bizet avec Carmen ou l’Arlésienne, Britten et son Petit Ramoneur, dans lequel il tient le rôle de Harper, Cimarosa et son Mariage Secret, Rossini et son barbier, Mozart avec l’Enlèvement au Sérail et Cosi, Tchaïkowsky et Eugène Onéguine, du contemporain avec Jean-Claude Descaves et son Procès à Jérusalem ou Menotti et son Téléphone et, lui-même, avec Aurore ou la Fille au cerf, opéra d’enfants qu’il crée en 1982 ( sur le livret de Madeleine Barbulée). On ne compte plus ses directions d’opérettes : Le Pays du Sourire, La Vie Parisienne, La Belle Hélène, La Mascotte, Les Cloches de Corneville, La Veuve Joyeuse, Là-Haut, Ta Bouche, Phi-Phi, Violettes Impériales, Viva Napoli. Jean Malraye avait en plus « le nez » pour choisir ses interprètes et ses collaborateurs. C’est la douce époque où le lyrique faisait participer tous les talents caennais qu’ils soient musiciens ou choristes dans des saisons où on comptait huit opéras et cinq opérettes, ce qui n’est plus, hélas, le cas.

Mais surtout, la réputation de Jean Malraye et de son travail à Caen va s’accroître à en devenir nationale. Le très sérieux magazine Opéra International, qui fit la pluie et le beau temps dans le monde de l’art lyrique, envoie ses reporters à Caen qui en font des comptes-rendus. Ainsi, en 1978, pour la recréation de la Farce du Cuvier de Gabriel Dupont, un compositeur né à Caen, Philippe Olivier, loue Jean Malraye pour ses efforts de diversification lyrique et il termine sa critique ainsi « Quant aux chœurs et à l’orchestre, ils se sont comportés de façon plus qu’honorable. La présence à leur tête d’un Malraye n’y est pas pour rien. Avec un tel diable d’homme, rien ne semble impossible. ». En 1981, à l’occasion de la création des Surprises de l’Enfer, Opéra International précise que « Jean Malraye fait sonner son orchestre de manière splendide et montre, comme d’habitude, une extrême précision dans sa direction ». Comme l’indique son titre, Opéra International était un magazine lu dans le monde entier et par ses productions locales, ses choix lyriques bien sentis, Jean Malraye a donné une image positive et une identité au monde lyrique caennais. La renommée de certaines de ses productions dépassait l’hexagone. Cela aussi, Caen ne le connaîtra plus après.

L’année 1991 sonne l’heure de la retraite et son départ du théâtre. Mais comme il se plaisait à le dire : La retraite m’est insupportable. Il crée en 1998, l’Ensemble Orchestral Capriccio qui lui permet de continuer de diriger. En 2002, il compose et crée à Valognes un oratorio-requiem, le Grand Valet du Ciel, qui sera joué aussi pour les 60 ans de la bataille de Normandie. Encore, récemment, il animait des conférences dans une maison de quartier de Caen et avait encore la volonté de présenter des jeunes artistes lors de concerts et récitals. En décembre dernier, je l’ai encore vu prendre la parole lors de la remise du prix de l’Académie de Caen pour signaler les tournées du Petit Ramoneur à Cherbourg. Une extraordinaire vitalité pour un homme qui amena le lyrique à un niveau que la Capitale de Basse Normandie n’avait jamais connu.

Références :
Article de presse (Opéra International, Liberté de Normandie, Caen 7 jours, Ouest France, Paris Normandie)
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